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Beni-Abbés (Extrême-Sud-Oranais). Subdivision d’Aïn-Sefra, 29 novembre 1901

 Mon bien cher Ami,

… voici un mois que je suis à Beni-Abbés. Bien sou­vent je pense à vous, chaque matin à la Messe d’abord, en demandant pour vous toutes grâces. …

Beni-Abbés est un ksar de 130 feux peuplé (comme les Beni Goumi & Igli) de chleuha & de haratin. Le ksar est au milieu d’une forêt compacte de 6.000 palmiers arrosés par une très belle feggara[1] et sous lesquels sont de beaux jardins et beaucoup d’autres arbres fruitiers; la vallée de la Saoura a ici environ 2 ou 3 kilomètres de large: l’oasis est appuyée au flanc gauche.

Ce dessin informe suffira à votre expérience pour voir la position de la redoute, habitée par le bureau arabe, la garnison (trois compagnies) et les services divers; on a une vue admirable sur la vallée, ses deux coudes, la hamada, l’oa­sis, le ksar: on domine tout, et c’est charmant, car l’oasis, quoique de six ou sept mille palmiers seulement, est très belle par l’harmonie excep­tionnelle de sa forme, le bon entretien de ses jardins, son air de prospérité… et au delà de ce paisible et frais tableau on a les horizons presque immenses de la hamada[2] se perdant dans ce beau ciel du Sahara qui fait penser à l’infini et à Dieu — qui est plus grand – Al­lah Akbar ?

Comme climat, langue, race, mœurs, Beni-Abbés ressemble absolument à Ticint, Tatta, Aqqa[3] — La population est très douce; après avoir beaucoup redouté l’arrivée des Français, elle en paraît satisfaite et reconnaît que pour la première fois depuis un temps immémorial, elle peut faire ses récoltes — dont les Doui Mnia[4] se chargeaient auparavant.

J’ai trouvé à portée de la redoute et de l’oasis, et pourtant dans un lieu solitaire, un petit vallon désert, mais arrosable (l’eau est assez abondante à Beni-Abbés) que je vais, avec l’aide de Dieu, transformer en jardin, et sur le flanc duquel la garnison et le bureau arabe se sont mis, avec une charité et une grâce dont je suis profondément reconnais­sant et touché, à me construire, en briques sèches et troncs de palmiers, une chapelle, trois cellules et une chambre d’hôtes, dont je prendrai possession demain, tant on a vive­ment poussé les travaux… Les constructions s’appellent la Khaoua «la fraternité», car Khouïa Carlo est le frère universel. Priez Dieu pour que je sois vraiment le frère de toutes les âmes de ce pays. Chez les militaires de tous les grades, j’ai trouvé l’accueil le plus affec­tueux; les indigènes aussi m’ont parfaitement accueilli; j’entre en relations autant que je le peux avec eux, tâchant de leur faire un peu de bien, dans la mesure que je puis. …

Priez pour moi, cher ami; je prie pour vous avec un fidèle et respectueux dévouement.

Votre très humble serviteur en JÉSUS

fr. Charles de jesus


[1] Une feggara est une canalisation souterraine d’irri­gation; un ksar (pl. ksour) est un village fortifié.

[2i] La hamada est le désert de pierres, tandis que l’erg ou areg est le désert de sables.

[3] Localités marocaines du bassin de l’oued Draa.

[4] Les Doui Mnia, ou Menia sont une tribu nomade et par conséquent redoutable aux sédentaires.

 

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